La fascination du bric à brac

La fascination du bric à brac

29 juillet 2020 0 Par Katharina Stütze

Une promenade à travers l'exposition « They might stay the night » de Sophie Jung

Est-ce que cela vous est déjà arrivé de vous retrouver dans une exposition contemporaine et de ne rien comprendre ? Je peux vous rassurer tout de suite, en disant que c’est normal d’être de temps en temps face à des oeuvres qui nous parlent pas, ou peu. J’avoue que ça peut être une expérience frustrante pour le visiteur. Mais parfois, on tombe sur une petite pépite, qui nous fait réfléchir à notre vie et notre société d’une manière différentes et qui nous laisse oublier pour un moment tous les expositions nuls que nous avons pu voir. Je vous invite à me suivre à travers d’une de ces visites qui m’ont montré le pouvoir de l’art et le rôle critique, révélateur qu’il peut prendre de temps en temps dans notre société.

Exposition Casino Luxembourg

La semaine dernière j’ai donc eu l’occasion de visiter le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain. Il s’agit d’un espace polyvalent avec une salle de projection BlackBox consacrée à des vidéos d’artistes, un espace d’exposition à l’étage et une Bibliothèque dédiée aux oeuvres autour de l’art contemporain. L’exposition qui m’a particulièrement marqué pendant ma visite était l’exposition „They might stay the night“ de l’artiste Sophie Jung.

Ce qui m’a interpellé était la multitude d’interprétations possibles de cette exposition. L’intention de l’artiste ajoute un niveau supplémentaire à l’oeuvre et montre la valeur de l’art dans la société contemporaine. Mais allons y pas par pas.

Entre réalité et reflet

Quand on entre dans l’espace d’exposition, on se retrouve face aux objets qui semblent d’abord tout à faite banales, mais qui sont arrangés d’une manière qui interpelle. On y trouve de la fourrure, posé sur un radiateur, qui est lui posé sur quatre têtes des mannequins en plastique blanches. On y trouve aussi des matelas vintages marrons et oranges, posés sur le sol, ou une robe rococo accroché au plafond avec une queue en fourrure qui sort de la robe. Mais que fait le visiteur avec tout ce bric à brac?

Un premier élément qui réunit les salles et qui crée une impression d’ensemble est l’élément du reflet. Le sol de l’espace d’exposition est partiellement couvert par une couche de plastic miroité qui provoque un reflet des objets d’art et du visiteur. Le texte explicatif de l’exposition est fait de lettres collés sur le mur, les lettres sont elles aussi faites d’un film miroir. Avec les reflets de la lumière le texte est très difficile à lire. Il faut se déplacer dans l’espace pour pouvoir tout déchiffrer. D’un côté ça m’énerve un peu et de l’autre côté ça me fait rire que je sois énervée, car j’imagine que c’est l’objectif du texte. Je sens déjà que c’est une expo qui veut déranger et qui veut – littéralement – me faire changer mon point de vue…

L’invitation au bal

La salle principale, la salle du bal, donne une vue impressionnante sur la ville de Luxembourg. On y voit un panorama qui fait rêver avec des tours de château et les arbres qui recouvrent le „Grund“ – la vallée qui divise la ville. Dans cette salle, la parade d’objets perdus dans l’espace continue : une plaque ondulée en polystyrène roulé en pilier grec; une statue grec cousue en tissu blanc-grise dont la forme extérieure des coussins est ridiculement éloignée de l’idéal grec du corps héroïque; un fauteuil en forme de fleur de lys et avec un poisson en argent posé dessus qui – dans le reflet, ressemble à un phallus; le symbole du phallus en général qui revient dans plusieurs des oeuvres de l’exposition; des chaussures de ballerine cloués sur le mur et posés sur des bâtons, remplis par des petits ballons en couleur beiges qui semblent représenter des seins féminins…

Au fil du temps

Face à ces oeuvres, faites à partir de matières recyclées, collectées, j’ai l’impression que ce n’est pas chaque objet indépendamment mais l’ensemble des objets qui fait l’œuvre dans cette exposition. On est confronté aux objets du quotidien usés, rouillés ou endommagés. Face à des écouteurs blancs Apple emmêlé, je me sens rappelée à l’obsolescence qui prend une place de plus en plus importante dans notre société de consommation. Comme je déteste de devoir démêler mes câbles sortis de ma poche, alors que ne je me rends plus compte du luxe que c’était pour mes parents de pouvoir écouter de la musique avec ces petits merveilles que sont les écouteurs…. Et de toute façon, n’est il pas impressionnant à quel point Apple a transformé notre manière d’écouter de la musique – on se rappelle que c’étaient eux qui ont inventé l’iPod au moment où le business des CDs était mis en jeu par les téléchargements illégaux de musique. Une autre oeuvre est constitué par un lit de camp comme on l’utilise à l’armée, avec un morceau de papier posé dessus, comme un oreiller. Le même morceau de papier est posé sur le sol, sur le reflet du lit, ce qui fait qu’on a l’impression de ne pas voir un reflet mais une reproduction, un double de l’original, une illusion optique. Cette illusion optique déclenche en moi la pensée que tous les autres objets dans la salle – les objets antiques et contemporains – permettent un autre angle de vue, un reflet qui les déforme et qui montre une autre perspective et un développement dans le temps. Sauf cet objet sorti du contexte de l’armée, un contexte qui ne change pas, un pouvoir, qui s’exerce toujours de la même manière, qui se reproduit sans offrir de changement de perspective et qui ne cessera peut-être jamais à se reproduire de la même manière ?

Je me promène dans l’expo, ayant des petits associations avec les oeuvres par ci et par là, parfois plus, parfois moins. Je me regarde dans le reflet du sol, dans ce monde qui a la tête à l’envers, et je regarde par les fenêtres pour apprécier ce panorama impressionnant qu’est la ville de Luxembourg. La lumière ressemble à un filtre Instagram, le regard de ma génération sur le monde. Peut-être s’agit-il vraiment d’un filtre collé sur les vitres?

Une maman entre dans l’espace d’exposition avec ses deux enfants. La fascination des enfants me fascine. Ils sont curieux de découvrir des objets rassemblés pour constituer des sculptures et je me demande pourquoi je m’étais toujours ennuyée dans les expositions quand j’étais petite. Les enfants ont souvent des associations les plus créatives et intéressantes. J’ai envie de leurs demander : „Montrez moi, quelle sculpture vous rappelle de votre jeu préféré, vos dernières vacances, l’amitié…“ et d’attendre lesquels ils choisissent et pourquoi. Il est captivant comment on change son regard quand on cherche quelque chose de très précis et comment on peut comme ça trouver des aspects de nous mêmes dans les oeuvres de quelqu’un d’autres…

 

Pourquoi ici? Pourquoi maintenant?

Quand je réfléchis à un concept de médiation pour une oeuvre d‘art, une exposition ou une pièce de théâtre, je me pose souvent la question : comment cette oeuvre est elle liée à l‘endroit où elle se trouve, comment est-ce qu‘elle ouvre un questionnement sur le lieu ? Ici, au Casino à Luxembourg, j‘ai pu visiter une exposition, qui a été spécialement conçue pour ce lieu et où cette question du „Pourquoi ici ? “ permets une fois de plus des réflexions profondes sur la relation entre le monde de l’art et la société dans laquelle nous vivons. Le Casino Luxembourg a été construit entre 1880 et 1882 par les architectes luxembourgeois Pierre Kemp et Pierre Funck et avec un stil qui a été influencé par le Baroque méditerranéen. À l’époque, on l’appelait le Casino Bourgeois, principalement dédié à la classe privilégiée de luxembourgeois. Il s’agissait déjà d’un lieu de culture polyvalente qui accueillait des représentations de musique, de théâtre, des bals masqués, des salons artistique ou d’autres rassemblements de l’élite du pays. A l’occasion des préparations pour le titre de la Capitale de la Culture 1995 à Luxembourg, le Casino Bourgeois fut finalement transformé en lieu d’exposition. Suite à cette année culturelle en 1995, le Casino Luxembourg est devenu ce qu’il est aujourd’hui : le premier et unique Forum d’art contemporain au Grand-Duché de Luxembourg. L’artiste Sophie Jung connaît l’histoire du Casino et l’utilise dans la conception pour son exposition dans ces lieux. Avec l’histoire du Casino Bourgeois en tête et connaissant les anciens mécanismes de représentation de pouvoir qui sont toujours présent dans beaucoup de lieux de l’art et de la culture, il faut regarder cette exposition dans l’ancienne salle de bal encore par une autre perspective.

Le cours du temps, le passage entre un monde plus ancien et le monde d’aujourd’hui ouvre vers un questionnement encore plus profond, par exemple en regardent cette statue grecque, ridiculisée et beaucoup moins impressionnant en tissus qu’en marbre blanc, dont on voit le reflet un peu déformé, et qui rappelle à un idéal de la beauté et d’héroïsme qui n’existe plus, n’est-ce pas? Ou regardons ces représentations du phallus, eux mêmes des symboles de pouvoir et de virilité, d’une époque où les hommes étaient les maîtres de la maison, de la famille et de la vie publique et politique. Mais aujourd’hui on peut regarder ces symboles comme des symboles du passée, car le patriarcat, c’est dans le passée, n’est-ce pas?

La robe de bal, avec ses centaines de couches de tissus, le vêtement élégant de la haute bourgeoisie. Maintenant elle est accrochée au plafond et on peut enfin regarder sous tous ces couches d’une mode qui date du passé et qui témoignait d’un statut plutôt que de l’humain derrière. Car l’apparence, ça n’a plus d’importance aujourd’hui, n’est-ce pas? La vue sur la ville de Luxembourg, elle même une ville qui profite toujours d’une richesse qui vient des entreprises de la région, attirés par les impôts bas du pays. Avant, cette salle dédié à l’art et à la culture qui trône face à la ville était dédié à l’élite et aux personnes privilégiés. Mais aujourd’hui, les espaces de l’art et de la culture sont enfin accessible pour tout le monde, n’est-ce pas?

 

Un petit doute subsiste peut-être quant à la fugacité de ces questions soulevées par les œuvres de Sophie Jung. Même si l’envie est grande de fermer les yeux par rapport à ces nouveaux doutes, je me sers des mots de l’artiste pour vous annoncer : They might stay the night. Prenons donc le temps de les accueillir. 

Sous le lien suivant vous pouvez regarder une vidéo dans lequel l’artiste Sophie Jung revient sur son exposition et explique son approche : https://www.casino-luxembourg.lu/fr/Casino-Channel/They-Might-Stay-the-Night

 

Pour plus d’informations sur les expositions au Casino Luxembourg, consultez: https://www.casino-luxembourg.lu