Wolfskinder –  Une recherche d’identité et d’appartenance

Wolfskinder – Une recherche d’identité et d’appartenance

17 février 2020 0 Par Katharina Stütze

Après la création mondiale en janvier 2018, les enfants-loups sont maintenant de retour à l’opéra de Neukölln à Berlin. Jusqu’au 23 février vous pouvez découvrir l’oeuvre de la jeune réalisatrice Ulrike Schwab et vivre une soirée qui ne vous laissera pas indifférent.

Les enfants du méchant loup...

Avec sa pièce Wolfskinder (les enfants-loups), création mondiale en janvier 2018 à l’opéra de Neukölln à Berlin, la réalisatrice Ulrike Schwab crée une relecture de l’opéra de chambre Hänsel und Gretel de Engelbert Humperdinck. Elle déplace l’histoire dans la période après la prise de la Prusse orientale, ancienne province allemande jusqu’en 1945. Sept enfants survivants et perdus se retrouvent tous seuls dans une maison abandonnée au milieu de la forêt, livrés à la faim, la peur et l’oubli. Avec les 7 figurants qui sont aussi bien actrices que chanteuses et instrumentistes, Schwab propose une version réduite du grand opéra de Humperdinck, un spectacle à la fois interdisciplinaire et intime.

Humperdinck a créé son opéra Hänsel und Gretel en 1893 autour du conte connu des deux enfants, qui se perdent dans la forêt où ils subissent la faim et la peur avant de trouver la maison, faite en gâteau, de la méchante sorcière. Cette pièce est devenu un vrai classique de l’opéra allemand, souvent joué en période de noël, où l’orchestre dépasse aujourd’hui largement l’orchestre de chambre pour lequel elle était conçue. Ulrike Schwab affirme avoir été toujours amoureuse de cette opéra. Pendant ses recherches à son sujet, elle fait le parallèle avec les enfants-loups, des victimes longtemps oubliées de la deuxième guerre mondiale. „Enfants-loups“, c’est le nom qu’on a donné aux enfants de la Prusse de l’est, qui, en 1945, à la fin de la deuxième guerre mondiale, ont perdu leur famille pendant les bombardements. Ces enfants orphelins (il n’y a pas de chiffres exacts mais on parle d’environ 20.000) se sont enfuit dans les forêts de l’Europe de l’est et surtout la Lituanie, espérant d’y trouver encore de la nourriture. Le gouvernement russe interdisait à la population d’aider ces „enfants du fascisme“ ce qui les mettait dans une situation désespérée, dépendants de ceux qui aidaient quand même et de la nourriture qu’ils pouvaient encore trouver dans les forêts. Certains ont pu rester chez des familles lituaniennes en tant que travailleur ou nouveau membre de famille, à condition qu’ils prennent un nom lituanien et qu’ils ne parlent plus jamais leur langue maternelle pour ne pas être découvert en tant qu’allemand. Ces enfants-loups ont dû payer leur vie avec leur identité, leur innocence et leur langue maternelle dont beaucoup d’entre eux ne connaissent plus que quelques mots.

C’est cette sensation de la perte et du désespoir que Ulrike Schwab met en scène dans sa pièce. Sans suivre le fil linéaire d’une histoire, la narration ne cesse de changer entre le compte et la réalité vécue par les figurants qui ne représentent pas des personnes spécifiques mais tous les enfants-loups perdus dans les forêts de la Lituanie autour des années 1945. La multitude de souvenirs échangés par les enfants crée une image globale de la sensation qui s’installe quand le monde, tel qu’ils l’ont connu, cessera d’exister.

Chantons contre l’oubli

Wolfskinder commence comme l’opéra Hänsel und Gretel par la grande ouverture de Humperdinck, bien que cette fois elle n’est pas jouée par un grand orchestre mais par un vieux gramophone. Pendant les premières minutes, seul le son du disque rayé traverse l’obscurité de la salle. Quand la musique arrive à son moment le plus dense, des bruits de bombardements et de mitrailleuses s’y mêlent et font vibrer les chaises. Les yeux tentent de pénétrer l’obscurité et de distinguer les scénarios de guerre attendues, mais seul le gramophone est de plus en plus enveloppé d’une lumière chaude. Après un long moment, pendant lequel on attend avec tension et impatience la fin du bruit de la guerre, les bombardements arrivent à leur fin, la musique s’arrête, la lumière se lève complètement, les enfants sortent de leurs cachettes sous les chaises, derrière les armoires et les piliers. Les actrices se livrent aux spectateurs qui encadre la scène des deux côtés. En mettant la scène au centre de la salle, Schwab contourne l’effet du quatrième mur et rapproche les actrices physiquement des spectateurs. La pièce se présente « hors les murs » et pourtant inaccessible pour le public, car la scène et l’auditorium sont séparés l’un de l’autre par un filet finement tissé. Le filet donne à la scénographie l’impression d’une vieille photo – légèrement jaunie, légèrement floue, comme si elle était d’un autre temps. Le spectateur observe donc les événements comme à travers une boule de verre, une porte vers le passé. Ainsi, la vieille cabane dans la forêt, où se dérouleront les 90 prochaines minutes, est ouverte et visible de tous les côtés.

 

Sept sœurs se retrouvent toutes seules dans une maison abandonnée dans la forêt. Pour surmonter la peur et la solitude de la nuit, elles se réfugient dans leurs souvenirs de contes d’enfants, qu’elles se racontent et dans lesquels se mêlent les souvenirs vécus pendant la fuite. Musicalement, l’adaptation de Ulrike Schwab ramène l’opéra de Humperdinck à ses origines – les femmes se retrouvent autour d’un dispositif d’orchestre de chambre. Elles sont à la fois instrumentistes, chanteuses et actrices. Chaque souvenir mène à une nouvelle chanson qui va être accompagnée en Trio, Quartett, jusqu’au septuor, où la chope, les talons sur la table ou bien la bible deviennent outil de percussion pour accompagner la musique.

 

La thématique des enfants-loups, victimes longtemps oubliées de la seconde guerre mondiale, rendue tangible par comparaison avec le conte d’enfant Hänsel und Gretel – deux (H)histoires allemandes soigneusement entremêlées par Ulrike Schwab. En lien avec ce sujet, la réalisatrice n’oublie pas de faire un rapprochement avec l’actualité. Quand à un moment des voix d’enfants à la recherche de leurs parents ou d’autres membres de leur famille se mêlent à la musique, il s’agit de vrais enregistrements radio de la croix rouge, diffusés après la guerre. De temps en temps, quelques voix arabes et anglaises se font entendre entre les enregistrements des annés 40’.

 

Un jeu sur le fil du rasoir, mais les liens que Ulrike Schwab tisse entre les sujets viennent toujours naturellement, rien ne semble imposé à la narration. Le rapport avec l’actualité reste un accent ingénieux dans l’ensemble de la pièce, surtout visible pour ceux qui veulent y réfléchir. Schwab réussi à créer une ambiance d’intimité, et une simplicité enfantine dans les moments de plus grande détresse. Cette petite cabane devient un lieu d’imagination, de jeu, de refuge, mais aussi d’isolation. Les souvenirs de violence qu’ils ont vécus et de pertes qu’ils ont dû subir se succèdent, se fondent les uns dans les autres et s’évincent mutuellement. La tension et le désespoir deviennent presque insupportables quand une des filles raconte du viol de sa mère dont elle a été témoin. Le cœur devient lourd lorsqu’une jeune fille exprime d’une voix confiante sa gratitude envers la femme qui l’a recueillie. Cette gratitude survit également à la confession de la vieille sur son lit de mort, lorsqu’elle avoue avoir renvoyé la mère de l’enfant lorsqu’elle est venue un jour après la guerre pour demander sa fille. Un enfant raconte son propre viol par un paysan, la nuit quand il l’a laissé dormir dans son écurie. Quel soulagement quand la maison du  paysan violeur a brûlé la nuit, mise en feu par les autres enfants. Et une des sept a vu un chat dehors. Quoi, un chat ? Non, tu mens, il n’y a plus de chats, ils ont tous été mangés !

 

C’est un soulagement lorsque la voix claire d’une entre eux chante l’une des chansons les plus connues et allège ainsi la tension. Les enfants se battent contre la cruauté du monde. Il s’agit d’une lutte contre la perte de leur propre identité et pour la survie dans ce nouveau monde inconnu. Tous les éléments essentiels de Humperdinck sont là, Suse liebe Suse, der Abendsegen, Knusperwalzer, ou die Hexe ist tot, Ulrike Schwab n’ajoute qu’une couche au conte de Hänsel und Gretel – les faits historiques de la faim, de la peur et de la solitude, les témoignages réels et une pince de conscience que l’histoire s’inscrit dans une continuité, qu’il faut savoir reconnaître la réalité actuelle dans le destin de ces enfants dépaysés. Une relecture forte d’un conte qui ne pourra plus être vu de la même manière après avoir participé à cette soirée haletante entre mémoire, appartenance et dissolution.

Culture et évasion - Un sujet à la mode (?)

Une chose reste particulièrement impressionnant concernant le succès de la pièce d’Ulrike Schwab: Avec Wolfskinder, elle réussit à traiter le sujet de la fuite de manière très personnelle et touchante, sans pour autant mettre en scène des vrais réfugiés, comme on l’a vu à maintes reprises depuis que le sujet a été au centre de l’attention public en 2015. Depuis l’apparition du terme « crise des réfugiés » à ce moment-là, la manière dont les institutions culturelles utilisent les réfugiés pour leurs projets a été de plus en plus critiquée en Allemagne. Sandrine Micossé-Aikins, directrice du bureau de projet Civersity.Arts.Culture, et Bahareh Sharifi, membre de son équipe, critiquent différents projets culturels dans lesquelles figurent des réfugiés. Souvent ces projets visent à une participation et souvent même à une contribution sur un pied d’égalité, mais sans réfléchir au préalable à l’écart de pouvoir extrême qui existe entre les travailleurs culturels principalement blancs, européens (et rémunérés !) et les personnes ayant une expérience de fuite (MICOSSÉ-AIKINS et SHARIFI, 2016). Leur participation sert principalement à représenter un groupe hypothétique de réfugiés ; les participants n’apparaissent pas sur scène en tant qu’individus et éventuels experts au sujet de la fuite et aux structures d’accueil restrictives, mais en tant que représentants d’une communauté (inexistante), une catégorie réduite au facteur de fuite, « gentiment invités » par des acteurs culturels qui n’ont souvent pas réfléchi à la position privilégiée qu’ils occupent dans le secteur culturel. Évidemment, la solution à ces problématiques, si il y en a une, n’est pas de ne plus inclure ces personnes dans les projets culturels. Mais il faudrait prendre le temps avant la conception de projets de réfléchir aux rapports de forces existants et de faire la réflexion de son propre rôle dans l’ensemble de ces hiérarchies. Différentes organisations et personnes représentent la parole des communautés transnationales depuis de nombreuses années – une consultation de ces experts pendant au moins la période de conception du projet peut être fortement utile pour ceux qui voudraient vraiment contribuer à un discours divers et sur un pied d’égalité.

 

Dans la pièce d’Ulrike Schwab, il n’y a pas de personnes ayant une expérience de fuite pour prouver l’actualité du sujet traité. Le lien se fait de manière plus subtile. Schwab se penche d’abord sur le passé allemand et élabore des histoires et des émotions liées à ce sujet, qui sont longtemps restées cachées aux yeux de la majorité de la population. De manière tout à fait naturelle, Ulrike Schwab met au centre les questions vraiment importantes et universelles : qui sommes-nous et que reste-t-il d’un être humain quand on lui prend sa maison, sa famille et sa langue ?

*(1) MICOSSÉ-AIKINS, Sandrine; SHARIFI, Bahareh. Die Kolonialität der Willkommenskultur. Flucht, Migration und die weißen Flecken der Kulturellen Bildung. In : GRISCHKE, Caroline; ZIESE, Maren. Geflüchtete und Kulturelle Bildung. Bielefeld. transcript. 2016